26/10/2025 Une punition collective dissimulée
Ces dernières années, une nouvelle vague de répression s’est abattue sur les familles de prisonniers politiques et de chercheurs de justice à travers l’Iran. Nombre de ces familles, qui depuis des décennies cherchent la vérité et la justice pour leurs proches disparus ou emprisonnés, sont désormais persécutées à leur tour pour leur persévérance.
Cette politique viole de manière flagrante le principe fondamental de la responsabilité pénale individuelle, selon lequel nul ne doit être puni ni harcelé pour les actes ou opinions d’autrui.
Les menaces, restrictions et représailles exercées contre des familles sans charges personnelles constituent une forme explicite de punition collective, pratique expressément interdite par le droit international.
L’architecture de la répression
De nombreux témoignages indiquent qu’il ne s’agit pas d’incidents isolés mais d’une politique coordonnée menée par plusieurs institutions sécuritaires :
le ministère du Renseignement, l’Organisation du Renseignement des Gardiens de la Révolution (les pasdarans), le parquet et l’Organisation pénitentiaire jouent chacun un rôle complémentaire dans la mise en œuvre de cette pression.
Les familles signalent des appels téléphoniques menaçants, des convocations informelles et des détentions de courte durée. Les agents de sécurité les avertissent que s’ils parlent publiquement de leurs proches ou contactent des instances internationales, les prisonniers concernés seront placés à l’isolement ou privés de soins médicaux.
Ces actes ne se limitent pas à des violations du droit : ils constituent une stratégie calculée de la peur, destinée à imposer le silence collectif.
Cas documentés
La famille Akbari Monfared
La famille Akbari Monfared est l’un des exemples les plus emblématiques de la répression persistante en Iran.
Trois générations ont subi l’emprisonnement, l’exil ou la privation de droits fondamentaux.
Aujourd’hui, Amir Hassan Akbari Monfared est détenu à la prison de Fashafouyeh, son père Mohammad Ali Akbari Monfared est hospitalisé sous surveillance sécuritaire malgré sa maladie grave, et sa sœur Maryam Akbari Monfared reste incarcérée à la prison de Qarchak (Varamin).
Chaque fois que la famille communique publiquement sur leur situation, la pression sécuritaire s’intensifie immédiatement.
La famille de Shiva Esmaeili et Mohammad Javad Vafaei Sani
Shiva Esmaeili, mère de deux prisonniers politiques, et son cousin Mohammad Javad Vafaei Sani subissent une persécution sévère de la part des services de sécurité. Esmaeili a été arrêtée et emprisonnée à Téhéran, tandis que son cousin reste détenu à Mashhad sous le coup d’une condamnation à mort.
Ses deux fils — Seyed Mehdi Vafaei Sani (condamné à 6 ans) et Seyed Alireza Vafaei Sani (condamné à 5 ans) — sont emprisonnés tous deux au quartier 8 d’Evine. Cette mère détenue s’est vu refuser le droit fondamental de communiquer avec ses enfants. La détention simultanée de plusieurs membres d’une même famille constitue un exemple typique de punition collective, infligeant souffrance psychologique et intimidation publique.
La famille Sediqi et les prisonniers kurdes
Au Kurdistan, les familles de prisonniers politiques kurdes, dont celle de Salar Sedighi, ont été interrogées et menacées à de multiples reprises. Le transfert répété de Salar vers des prisons éloignées et la privation de visites familiales ont entraîné une détresse émotionnelle et financière considérable — un cas parmi des dizaines d’autres similaires dans les provinces du Kurdistan, du Sistan-Baloutchistan et du Khouzistan.
Mohammad Bonazadeh Amir Khizi : le fardeau des familles en quête de justice
Âgé de 79 ans, Mohammad Bonazadeh Amir Khizi incarne la persécution sur plusieurs générations des familles cherchant vérité et justice depuis les années 1980. Après avoir passé plus de dix ans dans les prisons d’Evin et de Gohardasht, il a été réarrêté en 2021, malgré son âge avancé et son état de santé fragile.
Son cas illustre la vengeance persistante du régime contre ceux qui refusent d’abandonner la quête de justice.
Pression croissante sur les familles de chercheurs de justice
Des familles de Téhéran, Mashhad, Sanandaj, Tabriz et Rasht rapportent avoir été interdites de commémorations ou de prise de parole dans les médias.
Certaines ont été convoquées, menacées d’arrestation, voire empêchées d’assister aux funérailles de leurs proches.
Ces mesures, loin d’être accidentelles, s’inscrivent dans une politique délibérée visant à effacer la mémoire collective et à réduire au silence les voix de la justice.
Dimension humaine et psychologique
Malgré les menaces constantes, les familles de prisonniers politiques continuent de faire preuve d’un courage remarquable.
Les mères, épouses et enfants poursuivent leur lutte pour faire entendre la voix de leurs proches au-delà des murs des prisons.
Leur résilience incarne la conscience vivante de la société iranienne, démontrant que la quête de justice ne peut être étouffée.
Analyse juridique
La persécution des familles de détenus viole de multiples dispositions du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) :
Article 7 : Interdit la torture et les traitements cruels ou inhumains — les menaces et le harcèlement psychologique constituent une torture mentale.
Article 9 : Interdit les arrestations arbitraires — les convocations et détentions sans charges violent cet article.
Article 10 : Exige un traitement humain des détenus — utiliser leurs familles comme moyen de pression contredit directement cette obligation.
Article 23 : Protège l’unité familiale — transférer les prisonniers dans des établissements éloignés et refuser les visites enfreint cette protection.
Ces pratiques répétées relèvent d’une politique délibérée de persécution, pouvant être assimilée à des crimes contre l’humanité au regard du droit international.
Réactions internationales (2019–2025)
Amnesty International (juin 2019)
Amnesty International a dénoncé les autorités iraniennes pour avoir refusé le droit à la vérité et à la sépulture aux familles des victimes du massacre de 1988, qualifiant ces agissements de violation de l’interdiction absolue de la torture.
Le rapport soulignait que « la souffrance infligée aux familles par la disparition de leurs proches, le secret entourant la date d’exécution et le lieu d’inhumation… constitue une violation de l’interdiction de la torture. »
Amnesty International et ONG partenaires
Dans une déclaration conjointe, Amnesty International et plusieurs ONG de défense des droits humains ont exigé la fin de la campagne implacable d’intimidation et de harcèlement contre les familles des personnes mortes en détention.
Elles ont rappelé que de telles représailles violent les obligations internationales de l’Iran.
Rapporteur spécial de l’ONU sur l’Iran (2024)
Dans son rapport de 2024, Javaid Rehman a conclu que la pression systématique exercée sur les familles de détenus et de victimes de manifestations constituait une violation du droit à la justice et à la vérité.
Il a appelé à la création d’un mécanisme permanent des Nations unies chargé de documenter et poursuivre les auteurs de ces abus.
Mission d’établissement des faits de l’ONU (2025)
Dans son rapport final de 2025, la Mission d’établissement des faits a mis en évidence que la “pression pour le silence” et la “répression transnationale par intimidation des familles” font partie intégrante de la politique de persécution du régime.
Elle a qualifié ces pratiques de répression par procuration, visant à frapper les militants à travers leurs proches.
FIDH (Fédération internationale des droits humains)
La FIDH et la Ligue pour la défense des droits de l’homme en Iran ont dénoncé la politique dite de “prison en exil”, consistant à transférer les prisonniers dans des établissements éloignés comme forme de punition collective.
Elles avertissent que les familles qui parlent publiquement subissent des intimidations croissantes.
Conclusion et appel à l’action
La pression systématique exercée sur les familles de prisonniers politiques et de chercheurs de justice en Iran constitue une politique organisée de répression, visant à instaurer la peur et le silence au sein de la société.
Cette pratique viole gravement la dignité humaine et s’apparente à une torture psychologique et à une punition collective.
La communauté internationale doit reconnaître ces actes comme de possibles crimes contre l’humanité et utiliser tous les mécanismes de l’ONU pour garantir la responsabilité des auteurs.
Mettre fin à cette politique est une condition essentielle pour restaurer la justice, la vérité et la dignité en Iran.
